« Youssef Seddik n’a fait que défendre une thèse scientifique sur l’histoire du Coran »

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 26 Vues comments

Professeur de psychologie et d’anthropologie à l’Université de la Zitouna à Tunis, Iqbal Gharbi revient sur les accusations lancées depuis début février par les islamistes contre le philosophe et anthropologue Youssef Seddik.

L’islamologue – que le président de la République Emmanuel Macron a rencontré lors de sa visite en Tunisie – défend la thèse d’une collecte « humaine » du Coran sous le calife Othman.

La Croix : Après plusieurs jours de violentes attaques contre lui, le philosophe, anthropologue et islamologue tunisien Youssef Seddik a été reçu, vendredi 9 février, au palais de Carthage par le président de la République, Beji Caid Essebsi, qui a dénoncé « une campagne de haine et d’incitation à la violence à cause de ses idées ». Pourquoi ces attaques contre lui ?

Iqbal Gharbi : Invité dans l’émission Min Tounes sur Attassia TV, Youssef Seddik a simplement rappelé les circonstances historiques et politiques de la recension et de la collecte du Coran. Nous savons tous qu’une première entreprise de collecte a eu lieu sous le premier calife Abu Bakr et que la compilation officielle a eu lieu sous le troisième calife, Othman. Son objectif, en tant que philosophe et islamologue, était d’analyser l’histoire de cette codification du Coran et de la sacralisation de la sunna (ndlr : la tradition) du prophète.

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Face à lui, l'avocat Hassen Ghodhbani, l’un des fondateurs du mouvement islamiste à l’origine du parti Ennahda, a brandi le Coran en lui disant : « Moi, je me réfère au Coran  ! » C’est la première fois que dans un cadre académique et profane, on brandit le Coran devant un chercheur.

Quelles ont été les réactions à ce débat télévisé ?

Iqbal Gharbi : Les propos de Youssef Seddik ont été été mal perçus  : immédiatement, des accusations de « blasphème » et de « mécréance » ont été lancées par les mouvances islamistes sur les réseaux sociaux et dans les mosquées. Ce qui est très grave car cela revient à une excommunication et un appel au meurtre contre lui.

L’épisode nous rappelle un épisode douloureux de la tradition musulmane, celui de la bataille de Siffin entre les califes Ali et Mouawiya, appelée « la grande discorde ». L’arbitrage pour mettre fin au différend s’est fait sur la base du Coran  : « Que le livre de Dieu soit donc entre nous ! » était alors un slogan de guerre. Les historiens rapportent que les partisans de Mouawiya ont appelé à une trêve en piquant au bout de leurs lances des pages du Coran. Cette ruse a été déterminante ; les soldats de l’armée d'Ali arrêtèrent le combat ne voulant pas combattre contre le livre saint.

Mais le Coran n’est pas une arme politique ni militaire ! C'est un livre spirituel qui prône la tolérance, la liberté de conscience et le vivre ensemble. Et comme tout texte sacré, il est interprétable à l'infini. Ali lui-même, le cousin du Prophète, disait que « le Coran a mille visages »...

Est-il encore possible de faire de l’histoire et de l’anthropologie des religions, et notamment de l’islam, en Tunisie aujourd’hui ?

Iqbal Gharbi : Youssef Seddik affirme qu’il existe une différence entre le Coran - divin et descendu du ciel - et le mushaf, le codex coranique collecté par Othman qui résulte d’un travail historique.

On sait que le calife Othman a décidé d'officialiser un type unique d'écriture du texte coranique et d'établir une classification unique des sourates les unes par rapport aux autres. Après avoir unifié le texte du Coran, il en a fait des copies qu’il a envoyées aux principales villes de l'empire musulman, et il a aussi fait détruire les recueils concurrents, établis par d’autres célèbres compagnons du Prophète Mohammed. Certains ont toutefois continué à posséder « illégalement » et clandestinement ces versions sensiblement différentes du Livre Sacré. De toutes ces anciennes versions du Coran qui ont été détruites, seuls deux manuscrits ont survécu jusqu'à notre époque : le Codex de Samarcande (daté de 654) conservé au musée Doktary à Istanbul et le Codex de Londres (daté de 772) conservé au British Museum.

C’est cette thèse scientifique, connue par les spécialistes de l'islam, que Youssef Seddik a défendue et qui lui a valu des menaces.

Ceci paraît paradoxal car le Coran incite à la réflexion, invite le lecteur à user de sa raison. L'acquisition du savoir n'est pas un simple droit, c'est une obligation - « la quête du savoir, dit un hadith (ndlr  : parole prêtée à Mohammed par la tradition musulmane) souvent cité, est un devoir pour tout musulman » - et la vérité scientifique ne peut en aucun cas altérer la foi du croyant.

Il a fallu que des organisations de la société civiles de défense des droits de l’homme se manifestent pour lui apporter leur soutien au nom de la « liberté de croyance » garantie par la Constitution de la Tunisie. Et finalement, c’est le président de la République lui-même qui l’a reçu pour réhabiliter le statut de l'intellectuel et pour défendre les libertés académiques. Dans la Tunisie post-révolutionnaire, la liberté propice à la controverse doit être sauvegardée.

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Propos recueillis par Anne-Bénédicte Hoffner

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