Raphaël Glucksmann. « Si on continue comme ça, on va dans le mur »

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par Nouvel Ordre Mondial 10 Vues comments

(Photo Olivier Marty Allary Éditions)

Votre livre s’intitule « Les enfants du vide ». En vous lisant, on se dit que votre génération est plutôt celle de l’isolement et de la solitude.

Nous sommes les enfants d’une société de solitude en effet, générée par le vide de sens, d’idéologie, d’actions collectives. La crise que traversent nos sociétés naît de la fin de l’inscription des individus dans des structures collectives comme l’Église, les syndicats, les partis politiques, etc.. Tocqueville a déjà écrit, il y a longtemps, que l’atomisation sociale est le terreau du despotisme. Ce livre commence par une conversation que j’ai eue, en Lorraine, à la fin d’une conférence, avec un retraité de la sidérurgie. « Je ne comprends plus mes deux fils, m’a-t-il dit. Ils ont une maison, une voiture, ne sont pas des bourgeois mais ne sont pas dans la misère. Pourtant, ils ont peur de tout : de l’avenir, de la marche du monde, des Arabes. Et ils votent Front national ». Je n’avais pas de réponse à lui apporter. À la fin, il a livré lui-même la clé : « ils sont plus riches que je ne l’étais à leur âge, mais ils sont surtout infiniment plus seuls ». C’est le point de départ de ma réflexion.


Dans votre ouvrage vous présentez d’abord un diagnostic. Et vous brassez large ! Les politiques sont aux mains des technocrates, Bruxelles est sous l’influence des lobbys, Trump est méchant, j’en passe et des meilleurs. Mais qui y a-t-il là de vraiment nouveau ?

Déjà, je ne me contente pas de dire que « Trump est méchant ». J’essaie au contraire de le prendre au sérieux, de comprendre ce qui plaît chez Trump. Et d’explorer les failles de notre logiciel progressiste. C’est cela qui est « nouveau » comme vous dites : aller au bout de cette autocritique, de ce doute. La société de solitude n’est pas seulement fille de Reagan et de Thatcher. Comment notre pensée de gauche y a-t-elle contribué ? En quoi ma propre logique est-elle incapable de s’opposer au néolibéralisme ? Pourquoi les progressistes sont-ils devenus de simples VRP de l’atomisation sociale ? Voilà les questions qu’il faut oser creuser si l’on veut qu’un discours de gauche soit à nouveau audible.


Comme vous brassez large, ce qui manque c’est l’analyse des processus qui ont conduit aux situations que vous décrivez.

Je pense au contraire que je les analyse en faisant violence à chacun de mes préjugés. Prenez la question européenne. Je crois depuis toujours avec ferveur à l’idéal européen. Mais j’essaie d’aller au bout de la critique des institutions européennes et de saisir comment la dépolitisation de l’UE est bien la conséquence d’une idéologie allemande. Pas celle de Bismarck contrairement à ce qu’a écrit Mélenchon, mais son antithèse : la technostructure européenne est le produit d’un immense doute face à la souveraineté populaire qui est au fondement de la RFA. Traumatisée par le nazisme, considérant que la volonté populaire peut être dangereuse, l’élite allemande de 1945 a donné le maximum de pouvoir au droit et à l’expertise contre le politique. Progressivement, c’est ce modèle-là qui s’est imposé à l’échelle européenne. Or le gouvernement des experts est impossible et, aujourd’hui, le politique se venge… Sous les traits de Salvini ou Trump.


Vous reprenez une formule d’Emmanuel Macron qui déclarait : « Le consensus de 1945 est inadapté (…). Raccrochons notre pays au monde ». Disant cela, il jetait aux oubliettes les principes portés par le Conseil national de la Résistance, sur lesquels la société française a été reconstruite après 1945.

Macron est conformiste. Il épouse l’air du temps. Quand il dit cela, il est ministre de l’Économie et il s’inscrit dans la filiation de Denis Kessler, l’ancien n° 2 du patronat, qui, en 2007 déjà, expliquait que pour savoir quelles réformes faire, il suffisait de revenir sur le consensus de 1945. Le programme d’Emmanuel Macron consiste à reproduire ce qui s’est fait dans les autres pays occidentaux. Il n’a rien de novateur. Il y a des années que les élites françaises s’accordent sur ce projet. Lui l’assume de manière plus radicale que ses prédécesseurs. J’essaie d’expliquer pourquoi ce discours qui fait de la politique un art de l’adaptation aux évolutions du monde, prive la politique de sa raison d’être.


Une phrase résume assez bien votre diagnostic. « Quel est l’idéal public capable, aujourd’hui, en Occident, de résister à la religion de l’argent ? »

Le mal profond, c’est le vide. Il y aura toujours de l’argent qui circulera. Le problème n’est pas l’argent en soi, c’est quand l’argent se substitue aux idées dans la structuration de la vie publique, avec la survalorisation de l’homo œconomicus. Et la colonisation de l’intérêt public par les intérêts particuliers.


Venons-en à vos préconisations dont le premier des deux piliers concerne l’urgence environnementale. Vous proposez l’Europe comme échelon optimum pour agir…

La prise de conscience est générale : si on continue comme ça, on va dans le mur. Face à cela, chacun d’entre nous en modifiant son comportement peut contribuer à sauver la planète. C’est l’écologie individuelle des petits pas : fondamentale mais insuffisante. La majorité des pollutions proviennent des grandes entreprises. Faire pression sur elles est de la responsabilité du politique. Et dans une économie mondialisée, l’échelle qui permet d’agir efficacement c’est l’Europe. La nation seule sera impuissante.


Second pilier de vos préconisations, le fonctionnement de notre démocratie. La démocratie représentative est aux mains de la technostructure, expliquez-vous. Or, plutôt que de la reconstruire, vous proposez un Sénat dont les membres seraient partiellement tirés au sort. Le tirage au sort comme idéal démocratique ?

Vous caricaturez ! Ce n’est qu’une mesure parmi d’autres. Mais oui, il faut laisser place à notre aspiration à faire des choix directs. Je propose un système hybride, entre un système représentatif vertical dont les prérogatives ne doivent plus être rognées comme c’est le cas actuellement et une démocratie plus directe, avec un Sénat citoyen dont les membres seraient le juste reflet de la société française. Il faut plus intégrer les citoyens au gouvernement de la cité.

* « Les enfants du vide », de Raphaël Glucksmann. Allary Éditions. 17,90 €.

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