Philarète de Kiev tient sa revanche contre Moscou

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par Nouvel Ordre Mondial 13 Vues comments

Le Patriarcat œcuménique orthodoxe de Constantinople a reconnu, jeudi 11 octobre, une église indépendante en Ukraine. Une décision historique.

Au crépuscule de son existence, Philarète Denisenko, 89 ans, plus connu sous le nom de patriarche Philarète de l’Église orthodoxe ukrainienne de Kiev, peut crier victoire. Après bientôt trois décennies d’un combat dont il a été l’ardent promoteur, l’Ukraine a obtenu le droit de fonder sa propre Église orthodoxe, indépendante de Moscou. Bartholomeos, le patriarche de Constantinople, a accordé l’autocéphalie aux orthodoxes ukrainiens.

Une première étape vers le « ­Tomos », c’est-à-dire la reconnaissance de l’Église ukrainienne, a été franchie jeudi 11 octobre à Istanbul. À l’issue du synode, l’excommunication a été levée contre l’Église orthodoxe dirigée par Philarète et contre une seconde qui avait proclamé unilatéralement son indépendance de ­Moscou dès 1921. Cette décision ouvre la voie à une réunion de toutes les Églises orthodoxes en Ukraine au terme de laquelle un patriarche devrait être désigné.

« C’était d’abord un pur apparatchik du monde communiste-orthodoxe »

Une telle décision couronne la carrière d’un homme d’Église au profil très politique, né dans l’est de l’Ukraine en 1929, qui a rapidement gravi tous les échelons de l’église orthodoxe russe. « C’était d’abord un pur apparatchik du monde communiste-orthodoxe » estime Jiv­ko Panev, maître de conférences à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. « Très proche des autorités soviétiques, il passait pour un ambitieux disposant d’un excellent sens politique pour parvenir à ses fins. » Nommé dès 1966 métropolite de Kiev, Philarète a longtemps condamné le nationalisme ukrainien et défendu la répression des grecs-catholiques, avant de prendre un virage à 180 degrés dans les derniers temps de l’URSS. « En 1990, à la mort du patriarche Pimène de Moscou, Philarète a assumé l’intérim du siège patriarcal et figurait parmi les favoris à la succession, rappelle l’historien Jean-François Colosimo. Les évêques ont finalement opté pour un homme plus modéré, ouvert, et moins marqué par sa proximité avec les communistes, Alexis de Leningrad. »

Après l’éclatement de l’Union soviétique, Philarète engage un bras de fer avec Moscou. Il s’obstine à demander l’indépendance de son Église, malgré le refus catégorique de son supérieur hiérarchique, peu désireux de perdre un tiers de ses paroisses et de ses fidèles. Son intransigeance le conduit au schisme et à l’excommunication. Pour l’occasion, on exhume à Moscou ses possibles liens de proximité avec le KGB et ses « problèmes d’ordre moral » : l’existence, jamais étayée, d’une femme et de trois enfants.

Trois questions sur la rupture diplomatique entre Moscou et Constantinople

Mis au ban du monde orthodoxe, Philarète entraîne malgré tout derrière lui une partie des fidèles ukrainiens. D’abord soutenu par le premier président ukrainien, l’ex-apparatchik ­Leonid Kravtchouk, il a bénéficié à des degrés divers de la bienveillance des gouvernements successifs de Kiev. La guerre dans le Donbass à partir de 2014 a grossi les rangs de son Église, grâce aux fidèles soucieux de se distancier de Moscou.

«  C’est grâce à lui que les Ukrainiens peuvent prier dans leur langue » 

« Philarète est un pasteur qui défend, à travers son Église, l’identité nationale ukrainienne avec un certain courage, observe Antoine ­Arjakovsky, théologien et enseignant au collège des Bernardins. C’est grâce à lui que les Ukrainiens peuvent prier dans leur langue. »

À bientôt 90 ans, il devrait jouer un rôle central dans le prochain synode organisé bientôt à Kiev entre les différentes Églises ukrainiennes. Certains espèrent y voir émerger une figure moins clivante, capable de dresser des ponts entre les différents courants de l’orthodoxie. Mais après avoir longtemps attendu le départ de Philarète, ­Bartolomeos semble s’être résolu à négocier avec lui.

« Philarète a annoncé qu’il se présenterait au synode pour prendre la tête d’une Église réunifiée, rappelle Antoine Arjakovsky, de retour d’Ukraine. Le rapport de force est en sa faveur et il ne va pas renoncer si prêt du but. » Un scénario qui risque cependant d’éloigner un peu plus une partie de l’Église et des fidèles attachés à Moscou.

Olivier Tallès

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