MORALE : Les inquiétudes d'un philosophe sur le mariage chrétien après Amoris Laetitia

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 28 Vues comments

Le philosophe Thibaud Collin s’inquiète de certaines lectures d’Amoris Laetitia, avec le souci de ne « pas nourrir la polémique « . Il n’est pas sûr que ce pari soit  gagné.

thibaud-collinLe mariage chrétien a-t-il encore un avenir ? Pour en finir avec les malentendus,
de
Thibaud Collin,
Editions Artège, 2018, 280 p., 17,90 €

Professeur de philosophie au collège Stanislas à Paris, cinquantenaire cette année, Thibaud Collin avait participé en 2004 à la rédaction d’un livre avec Nicolas Sarkozy et le P. Philppe Verdin : La République, les religions, l’espérance. Depuis, il a publié un certain nombre d’ouvrages qui ont eu un certain succès dans les milieux catholiques, prenant nettement position sur des sujets de société sensibles : le mariage pour tous, la théorie du gender, les divorcés remariés sur lesquels il avait écrit un premier ouvrage en 2014.

Inquiétude

Aujourd’hui, après l’exhortation Amoris laetitia (mars 2016) du pape François suite aux deux synodes sur la famille, il publie ce livre sur le mariage chrétien où il revient surtout sur les divorcés remariés. En fait, son inquiétude, réelle, profonde, qui provient d’un vrai attachement filial à l’Église, peut être vue comme le fil rouge de ce nouvel ouvrage. Si, comme il le dit dès sa première phrase, « le pape François a fait un pari », celui d’un « changement de paradigme » (pour reprendre une expression du cardinal Kasper), celui d’« engager sur la voie d’une ‘conversion pastorale’ l’Église, pour que tous ceux qui en sont loin, ou s’en sont éloignés, puissent être rejoints là où ils sont », il trouve que ce « pari du pape est risqué » et craint que « ce changement d’attitude soit à ce point en phase avec l’esprit du monde que celui-ci finisse par l’absorber » : voilà, tout est dit dès la première page et tout le restant de l’ouvrage ne fera que développer longuement cette inquiétude initiale.

Et, si, bien sûr, il ne s’en prend pas directement aux dires du pape lui-même, il lance des critiques très fortes contre un certain nombre de personnalités de l’Église catholique, qui ont tous des responsabilités importantes, magistérielles ou théologiques, et qui ont déjà publié des commentaires d’Amoris laetitia qui semblent des interprétations dangereuses aux yeux de notre auteur ; il ne s’agit, ni plus ni moins, que du cardinal archevêque de Vienne (Mgr Schönborn), des évêques de la région de Buenos-Aires, de l’évêque d’Oran (Mgr Vesco), du recteur de la Catho de Paris (Mgr Bordeyne), des deux enseignants en théologie Alain Thomasset, jésuite, et Jean-Miguel Garrigues, dominicain, qui ont publié un livre pour, suivant leur sous-titre, « répondre aux doutes des quatre cardinaux à propos d’Amoris laetitia ».

> Lire : Une réponse française aux « doutes » des cardinaux sur « Amoris laetitia »

« Tout se tient »

Thibaud Collin se positionne très clairement du côté de ces cardinaux, dont il analyse les propos avec beaucoup de bienveillance, qualité dont il fait rarement preuve envers ceux qui ne partagent pas ses avis, se permettant de les critiquer de manière bien péremptoire ; ainsi, par exemple : « L’argumentation de Mgr Vesco apparaît donc inconsistante » ! C’est qu’il est sûr d’avoir raison et tous les autres sont coupables de vouloir jeter le ‘trouble’ et la ‘confusion’ (deux mots qui reviennent souvent sa plume !) parmi les fidèles et, pire encore, dénaturer la doctrine immuable de l’Église. Car, pour lui, et il reprend là de manière détournée une phrase de François, « tout se tient » et, dans cette approche systémique de la doctrine catholique, la moindre remise en cause d’un élément (ici, aux yeux de notre auteur, finalement l’indissolubilité du mariage) entraîne l’ébranlement puis la désagrégation de l’ensemble, comme le fil d’une pelote que l’on commence à tirer et aboutit au bout du compte à la disparition pure et simple de ladite pelote ! C’est bien là une pensée finalement assez simple, sinon simpliste.

Une problématique très partisane et passionnée

Et, si, certes, la reconnaissance de systèmes englobants n’est guère originale (que l’on se souvienne, par exemple, de la prise en compte de la pensée d’Edgar Morin sur le sujet par le théologien moraliste Xavier Thévenot  qui fut aussi novateur et stimulant pour beaucoup), elle semblait plutôt jusqu’ici aboutir à l’acceptation et à la mise en œuvre d’une certaine souplesse (cf. le titre du livre de Thomasset et Garrigues : Une morale souple mais non sans boussole) alors que, ici, elle veut à tout prix figer, cadenasser même, l’existant, ce qui empêche de facto toute évolution quelle qu’elle soit, avant de tenter de parler de la pertinence ou de l’utilité de ladite évolution. Bref, si, comme il le disait lui-même, l’objectif de notre philosophe n’était « pas de nourrir la polémique mais de dégager quelques éléments permettant d’expliquer la grande confusion qui a accompagné et suivi les synodes jusqu’à la réception d’Amoris laetitia », il n’est pas sûr qu’il ait réussi à gagner ce pari de la clarification et, surtout, de la pacification. Et, pour ce qui est de son argumentation, elle ne servira sans doute qu’à persuader ceux qui étaient déjà convaincus avant d’ouvrir le livre !

Ceci dit, à côté de cette problématique très partisane et passionnée qui constitue tout de même l’épine dorsale du présent ouvrage, le lecteur trouvera fort intéressante l’analyse fine que donne Thibaud Collin de la pensée du magistère récent : Gaudium et Spes et son personnalisme conjugal, Paul VI dans Humanae Vitae, Jean-Paul II dans sa théologie du corps et sa morale fondamentale ou familiale…

David Roure
> Lire aussi : Pour mieux intégrer les divorcés remariés

La Croix

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