Migrations et devoir d'hospitalité (1/3)

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 8 Vues comments

Le vendredi 26 octobre 2018, la Délégation interministérielle à l’accueil et à l’intégration des réfugiés organisait à Paris, dans l’amphithéâtre Abbé Grégoire du Cnam, une première rencontre nationale en vue de mobiliser la société civile dans l’accueil des réfugiés. Il m’avait été demandé d’intervenir pendant près de trente minutes sur « le devoir d’hospitalité » en présence de nombreux représentants du monde  associatif. Voici le texte de mon intervention. 

 

Il m’a été demandé de parler devant vous du « devoir d’hospitalité ». Probablement parce que ce devoir ne va plus de soi aujourd’hui, et pas seulement en France : « Partout dans le monde, des murs et des séparations sont érigés. Partout dans le monde, on fait prévaloir la réponse sécuritaire ou régalienne qui, d’état d’urgence en renforcement des frontières, amplifie une rationalité du contrôle au détriment de toute pratique d’accueil », constatent Guillaume Le Blanc et Fabienne dans La fin de l’hospitalité[1].

Même si le climat politique les empêche de le reconnaître haut et fort, les responsables publics savent bien que la réponse sécuritaire et régalienne ne règle rien. De toute façon, il faut bien faire quelque chose pour les personnes déjà présentes sur le territoire national et qui probablement y resteront.

C’est dans cette perspective que la délégation interministérielle à l’accueil et à l’intégration des réfugiés (Diair) veut mobiliser la société civile. Mais comment l’État peut-il en appeler au devoir d’hospitalité alors que dans le même temps il mène une politique contestée par les associations qu’il veut mobiliser ? Comment cette société civile peut-elle répondre à cet appel en faveur des exilés sans se sentir instrumentalisée ? Ces questions ne peuvent être tues. Mais il ne faudrait pas qu’elles soient un obstacle au dialogue, au détriment des populations en situation de migrations. C’est ensemble que les différents acteurs doivent travailler, chacun portant une part de responsabilité dans le parcours d’accueil et d’intégration des exilés.

Une hospitalité fragilisée

Avant d’en venir au sens de cette mobilisation, je voudrais évoquer très brièvement ce qu’il en est du devoir d’hospitalité. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans nos sociétés pour que l’hospitalité fasse problème ? Pourquoi nous interrogeons nous sur une attitude qui semble pourtant aller de soi face à des personnes démunies de tout, qui ont fait le choix – en était-ce vraiment un – de fuir la guerre, la violence, la persécution, la misère, le manque d’avenir ?

a/ L’hospitalité renvoie d’emblée à la question de l’étranger. L’étranger, c’est celui qui n’appartient pas au clan, la race. Il peut être considéré soit comme un hôte, soit comme un ennemi. Les linguistes font d’ailleurs observer que dans de nombreuses langues, c’est une même racine qui désigne les deux. Ainsi en latin : hospes/hostis. C’est aussi dire que l’hospitalité ne va pas de soi, l’étranger pouvant être senti comme une menace.

Mais il est intéressant aussi de noter que la loi de l’hospitalité est très ancienne. Elle apparaît dans des civilisations très différentes, en Mésopotamie, en Chine, dans les cultures orales mélanésiennes. Les Grecs voyaient dans l’hospitalité un des traits marquants du peuple civilisé. Cette récurrence suggère que l’hospitalité est une des lois fondatrices de toute civilisation, avec celle de l’interdit de l’inceste. « Cette loi immémoriale nous rappelle la condition première, exilitique de l’Humanité. Les premières sociétés humaines sont nomades ; l’homme est un être déplacé, précarisé dès le départ », écrit Anne Dufourmantelle[2]. L’hospitalité est ainsi une réponse à la précarité de toute existence humaine. Elle relève de la compassion.

b/ La compréhension de l’hospitalité va changer avec les Lumières. L’émergence des nations modernes marque le triomphe des frontières. Mais c’est aussi la reconnaissance, au moins sur le plan philosophique, d’un droit à la migration et à l’hospitalité. C’est ce que fait par exemple Emmanuel Kant dans son traité publié en 1795 intitulé : Vers la paix perpétuelle. « L’établissement de la paix universelle présuppose la reconnaissance d’un droit à l’hospitalité pour toute personne dont la vie est en danger dans son propre pays. Kant refuse de considérer l’hospitalité comme une affaire de philanthropie et n’hésite pas à en faire un droit universel de séjour provisoire, tout en maintenant les prérogatives du souverain de décider de la durée de ce droit », expliquent Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère[3]. A la même période, le révolutionnaire américain Thomas Paine, plaide en faveur d’un droit naturel surpassant les nations et soutient que chacun est citoyen du monde. De sorte que l’hospitalité est « désormais liée à un argumentaire politique rendu nécessaire par le développement des migrations, de toutes les formes de circulation des biens et des personnes. Elle ne se laisse plus réduire à la valeur éthique de la compassion par laquelle quelqu’un éprouve en son corps le drame de l’autre. Elle devient le fait d’un raisonnement prudentiel par lequel l’accueil de celui qui est en danger dans sa nation d’origine est nécessaire pour la paix du monde », écrivent encore Le Blanc et Brugère[4]. C’est dans cette perspective que l’on peut lire la Convention de Genève de 1951 qui défend un statut de réfugié.

c/ C’est cette valeur politique de l’hospitalité qui semble aujourd’hui se désagréger. « L’hospitalité a cessé d’être une valeur politique. Au mieux garde-telle le sens d’une morale privée ou religieuse, relèvent Le Blanc et Brugère. On lui préfère la réponse sécuritaire qui, d’état d’urgence prolongé en renforcement des frontières réaffirmé, amplifie une rationalité de contrôle au détriment de toute capacité d’accueil »[5]. Ce retrait du politique a pour conséquence le retour en force d’une forme d’hospitalité spontanée, guidée par l’émotion. « L’hospitalité qui, pendant un temps, était devenue une valeur politique est redevenue un supplément d’âme moral ou privé, écrivent les deux philosophes. (…). La compassion se glisse dans le retrait de la politique et devient la valeur sentimentale qui tient lieu de politique. Les mêmes qui s’émeuvent du corps fraichement déposé sur une plage turque d’un petit garçon veulent que l’Europe se protège contre l’immigration.[6] »

Nous assistons donc à un surprenant retournement. Hier, c’était la personne en exil, le migrant qui était le vulnérable ; aujourd’hui, ce sont les sociétés, les nations qui mettent en avant leur fragilité pour justifier le fait de fermer leurs frontières. Ceci s’observa à travers le vocabulaire utilisé dans le débat public et sur le plan administratif : migrants, migrants économiques, sans papier, clandestins… « Ce sont donc avant tout des catégories employées par l’ordre hégémonique des États-nations qui se présentent eux-mêmes volontiers sous un jour victimaire pour discréditer définitivement la demande d’hospitalité qui leur est adressée par une nouvelle population de misérables. L’expulsion et le refus d’hospitalité sont alors légitimés par la présentation victimaire de la Nation. L’État, en s’affichant comme vulnérable et incapable de prendre soin, rend concevable et légitime l’impératif de protection des nationaux. Il faut protéger la société contre celles et ceux qui sont présentés au mieux comme des gueux sans avenir, au pire comme des envahisseurs potentiels, des criminels en puissance, des fauteurs de trouble[7]. » En conséquence de quoi, l’étranger a cessé d’être hôte pour devenir un indésirable, ennemi, un barbare, à éloigner, à repousser. « Ne plus accueillir est devenu l’un des modes d’action principaux de nos gouvernements.[8] » Et ceci se traduit pour les personnes déjà présentes sur le territoire national, par des conditions de vie indignes, et que l’on maintient telles au motif de ne pas créer d’appel d’air.

Finalement, être migrant est un statut de sujets précaires « pour qui le droit du travail et les règles de citoyenneté des pays d’accueil ne s’appliquent pas. Le déni d’hospitalité s’exerce alors comme un déni de citoyenneté qui ouvre directement la carrière négative de l’exploitation économique la plus radicale. Vol de salaire, internement forcé dans des camps de travail, violence sexuelle apparaissent comme le prolongement extrême de la réitération du statut de migrant. Devenir réfugié, de ce point de vue, c’est bien parvenir à se soustraire au statut de migrant.[9] »

(A suivre…)

[1] Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, La fin de l’hospitalité, Flammarion, Paris, 2017, p. 57.

[2] « L’hospitalité. Un ravissement sans violence », in : Le défi des migrants, Etudes. Les essentiels, Paris, 2018, p. 100. (Ce texte a été publié originairement dans le n° 4084 de la revue Etudes, pp. 525-527).

[3] Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, op. cit., p. 23.

[4] Ibid., p. 23.

[5] Ibid., p. 21.

[6] Ibid., p. 58.

[7] Ibid., p. 65-64

[8] Ibid., p. 22.

[9] Ibid. p. 66. Les auteurs poursuivent : « Le réfugié, par contraste entre dans une forme minimale de labélisation juridique. Nos pays ont produit cette division et la valident comme seule réponse : le réfugié est sujet de droits tandis que le migrant économique est persona non grata. Devenir réfugié pour un demandeur de refuge, c’est alors passer de la disqualification de la vie à une première qualification politique. C’est donc une première victoire. Le réfugié est celui, parmi les migrants, qui est sélectionné pour être éventuellement sujet d’un traitement hospitalier. »

Dominique Greiner

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