Mgr Michel Aupetit : « Il n’y a pas la bioéthique d’un côté et les migrants de l’autre »

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 33 Vues comments

Le nouvel archevêque de Paris réunissait, samedi 13 janvier, les prêtres et conseils paroissiaux du diocèse pour faire le point sur les initiatives prises en faveur de l’accueil des migrants.

Pour La Croix, Mgr Michel Aupetit explique que la même vision de l’homme est en jeu sur cette question et dans la révision des lois de bioéthique qui s’annonce.

Il invite la société tout entière, et les catholiques au premier chef, à se laisser « déranger » par les personnes les plus fragiles.

La Croix : L’accueil des migrants est-il la priorité du diocèse de Paris ?

Mgr Michel Aupetit : C’est l’une des priorités, car la priorité est d’accueillir les gens, de les aimer, de les accompagner, comme nous y invite l’Évangile. Les migrants étant à notre porte, il est impossible de se cacher et de dire qu’on ne les voit pas. La journée organisée samedi par notre diocèse l’a montré de manière formidable : les paroisses directement concernées par le phénomène se sont mises en action et d’autres moins impactées au premier chef se sont mises à disposition, en livrant des ressources humaines ou financières.

Êtes-vous favorable à un accueil inconditionnel des migrants ?

Mgr M. A. : Lorsque quelqu’un se présente à vous, avec la faim et la soif, il est impossible de lui fermer sa porte. On ne peut pas ne pas se laisser toucher par la présence de ces personnes. Ensuite, il faut réfléchir à la question plus large et plus politique du bien commun. Elle se distingue de l’intérêt général, qui est le devoir de l’État de faire en sorte que la vie en société soit acceptable. Le bien commun consiste à ce que chacun soit pris en considération, mais au service de tous. Il nous faut nous demander comment préserver le bien commun tout en accueillant de manière inconditionnelle tous ceux qui frappent à notre porte. L’Église, sur ce sujet comme sur bien d’autres, est sur la ligne de crête qui consiste à concilier amour et vérité.

Que dites-vous aux catholiques qui expriment des réserves quant à cet accueil inconditionnel ?

Mgr M. A. : Je comprends ces réserves, elles traduisent une peur, liée au climat d’insécurité générale dans lequel nous nous trouvons. L’armée est à nos portes, les policiers stationnent devant certaines églises. À cette insécurité effective s’en ajoute une autre, plus culturelle : notre mode de vie, notre façon de penser, les fondations de notre civilisation vont être remis en cause par d’autres cultures. Or, l’Histoire nous montre que ces phénomènes se sont déjà produits et que si nous sommes fidèles à l’Évangile, nous n’avons rien à craindre. De plus, sommes-nous si heureux de la société individualiste que nous avons construite ? Ces bouleversements vont peut-être nous permettre de construire une civilisation bien plus intéressante, la civilisation de l’amour qu’avait prônée Jean-Paul II.

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Est-ce à dire, comme vous l’avez rappelé samedi, que les catholiques doivent se laisser déranger ?

Mgr M. A. : C’est l’Évangile qui nous dérange ! Personnellement, j’étais médecin, et voilà que le Seigneur est entré dans ma vie. Je ne me suis pas laissé faire au début, je me suis battu… Toute la vie chrétienne appelle à se laisser déranger, constamment. Lorsque j’étais prêtre de paroisse, je me souviens d’un homme qui a frappé à ma porte cinq minutes avant le début de la messe en me disant : « J’ai faim ». Devais-je le renvoyer en lui disant de revenir à un autre moment ? Ou l’accueillir au moment où je m’apprêtais à célébrer le Seigneur quitte à me faire reprocher d’être en retard ?

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Comment rendre contagieuse dans l’ensemble des communautés cette propension à se laisser bousculer ?

Mgr M. A. : Il n’y a que l’exemple… Quand les gens verront, par exemple, que l’accueil des migrants rend heureux, ils auront peut-être envie de s’y mettre. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous sont des nantis mais nous nous recroquevillons sur nous-mêmes. En sommes-nous plus heureux ?

La révision des lois de bioéthique n’est-elle pas, pour l’Église, un chantier plus prioritaire que l’accueil des migrants ?

Mgr M. A. : Les deux sujets sont aussi importants l’un que l’autre car ils posent exactement la même question : quelle société voulons-nous construire ? Un enfant qui n’est pas désiré, il dérange ; l’un de nos vieux parents qui perd la tête, il dérange ; le malade qui souffre et se plaint, il dérange ; le migrant qui dort sur notre trottoir, il dérange. Comme dit le pape François, tout est lié : il n’y a pas la bioéthique d’un côté et les migrants de l’autre.

Là encore, c’est la même question : quelle place laissons-nous à l’homme ? Quelle dignité lui accordons-nous, quel que soit son état ? Lorsque j’étais médecin, je n’ai jamais oublié le regard intense, droit dans les yeux, de cet homme handicapé que tout le monde prenait pour un « légume ». J’ai été bouleversé et jamais plus je n’ai laissé dire qu’il était un « légume ». Lorsque vous voyez un groupe de migrants entassés dans un campement, il vous dérange. Mais lorsque l’un d’eux vous tend la main, vous ne pouvez pas vous détourner et dire que vous ne l’avez pas vu.

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Quel doit être le rôle de l’Église dans les débats qui s’annoncent ?

Mgr M. A. : Il ne lui revient pas de faire les lois mais elle doit éclairer les intelligences et ouvrir les cœurs. Il lui faut redire ce qui est en jeu : la construction de notre société. Or celle-ci s’est fondée sur l’acceptation de la fragilité. Ce qui nous fait humains, c’est la capacité d’accompagner les plus faibles et de leur laisser une place aussi digne que les plus forts. Sinon, c’est la loi de la jungle.

Redoutez-vous certaines évolutions ?

Mgr M. A. : Si je n’étais animé que par l’espoir, je serais désespéré. Or, c’est l’espérance qui me conduit et je sais que Dieu aura le dernier mot. Et le dernier mot de Dieu, c’est l’amour. Je suis persuadé que nos paroles porteront du fruit, même si ce n’est pas au moment du vote de la loi. Ce que nous essayons de semer, c’est un regard sur l’homme. Un regard d’amour, un regard bienveillant, qui finira par l’emporter.

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Pour le pape, « le péché, c’est de renoncer à la rencontre avec l’autre »

À l’occasion de la 104e Journée mondiale des migrants et réfugiés, le pape a célébré dimanche 14 janvier, à Rome, la messe en présence de migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. « Les communautés locales ont parfois peur que les nouveaux arrivés perturbent l’ordre établi,volentquelque chose de ce que l’on a construit péniblement », a affirmé François durant son homélie. « Ce n’est pas un péché d’avoir des doutes et des craintes, a-t-il poursuivi. Le péché, c’est de laisser ces peurs déterminer nos réponses, conditionner nos choix, compromettre le respect et la générosité, alimenter la haine et le refus. Le péché, c’est de renoncer à la rencontre avec l’autre ».

Recueilli par Bruno Bouvet et Samuel Lieven

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