« Mennel Ibtissem reproduit le discours du milieu dans lequel elle évolue »

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 8 Vues comments

Après que des sites Internet ont révélé ses prises de position sur les attentats djihadistes en France, la jeune chanteuse musulmane a annoncé, le 8 février, son retrait de l’émission The Voice.

Sylvie Taussig, auteur en 2007 avec Bernard Godard du livre Les musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux (Laffont), analyse les ressorts de cette polémique.

Samedi 3 février, l’émission The Voice sur TF1 a fait découvrir au grand public une chanteuse de 22 ans, coiffée d’un turban, Mennel Ibtissem, qui a fait sensation avec une reprise personnelle et en arabe de la chanson Hallelujah de Léonard Cohen.

Le site Conspiracy Watch, qui se présente comme « L’observatoire du conspirationnisme », a alors publié des messages postés par la jeune femme, ces deux dernières années, sur les réseaux sociaux.

Mennel Ibtissem y relayait les discours de prédicateurs liés aux Frères musulmans, d’organisations appartenant à la sphère salafiste et mettait aussi en doute la responsabilité des auteurs des attentats de Nice ou de Saint-Etienne du Rouvray. « Les vrais terroristes c’est notre gouvernement », écrivait-elle, quelques jours après l’assassinat du père Jacques Hamel en 2016.

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Après avoir présenté ses excuses, elle s’est finalement retirée de l’émission, le 8 février, suscitant une nouvelle avalanche de commentaires.

La Croix : Pourquoi le passage à la télévision de cette chanteuse a-t-il créé autant de réactions, avec le sentiment d’un « choc de culture » ?

Sylvie Taussig (1) : Plus que d’un choc de culture, je parlerais d’un choc d’« idéologie » ou plutôt de « culture politique », car elle cite aussi dans ses messages l’humoriste condamné pour antisémitisme Dieudonné. Mennel Ibtissem appartient à une génération née et socialisée en France, de parents français. Elle est de culture française. Mais cette culture n’est pas monolithique. Nos centres d’intérêt dépendent de là où nous sommes nés, là où nous avons été éduqués et d’influences diverses. En l’occurrence, l’entreprenariat « frériste », c’est-à-dire lié aux Frères musulmans, par l’entremise de livres, conférences, etc.

​Dans cette culture politique partagée par un certain nombre de jeunes musulmans français, le ​conspirationnisme, qui les invite à douter systématiquement de la prétendue « version officielle » des faits, tient une place importante – même s’il est loin d’être l’apanage des musulmans. On remarque aussi une empathie pour certaines victimes (les rebelles syriens par exemple), certaines causes (la Palestine)… Autrement dit une empathie limitée aux frontières de « l’oumma » et qui ne s’étend pas à des victimes non-musulmanes.

Pourquoi a-t-on le sentiment que le grand public non-musulman « découvre » cette culture politique ?

S. T. : Peut-être parce qu’il a l’habitude qu’on lui parle de l’islam en se concentrant sur les terroristes « djihadistes », ou en se focalisant au contraire sur cet « islam modéré », le « bon islam » représenté par exemple par le penseur Ghaleb Bencheikh… Mais la réalité est beaucoup plus compliquée​, et le grand public a du mal à mesurer l’impact de cet activisme de l’islam politique sur les musulmans français.

Les politiques ne font guère mieux que les médias, eux qui, par exemple, investissent des sommes énormes autour du thème de la déradicalisation, mais délaissent tout ce qui concerne l’islam ordinaire​, cet islam banal​, dont il est cependant nécessaire de connaître le contenu.

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Et puis, le marché, qui voit là une source de profit, joue aussi de cette polarisation. Après tout, pourquoi TF1 a-t-elle choisi de recruter dans son émission un jeune juif et une jeune musulmane ? Peut-être par ignorance, mais surtout dans une démarche commerciale.​ Ce qu’un point de vue politique ​appelle une « communauté » est, d'un point de vue économique, un segment de marché.

Que faire pour sortir de cette confrontation violente ?

S. T. : Mennel Ibtissem reproduit le discours du milieu dans lequel elle évolue, ainsi que les propos très politiques de personnes comme Tariq Ramadan et Hassan Iquioussen. Ces propos, loin d’être confinés, se retrouvent dans l’ensemble du corps social, y compris chez des jeunes qui, comme elle, font des études supérieures. Cet épisode est effectivement très violent pour elle, et il est récupéré de tous les côtés dans la « muslimosphère » comme dans la « fachosphère ». Mais, si Mennel Ibtissem est imbibée de cette culture politique, elle est aussi responsable de ce qu’elle écrit.

Pour le reste, il nous faut comprendre de quoi il s’agit : non pas de djihadisme mais d’une culture politique répandue chez les jeunes, et qui n’entre pas dans les catégories classiques de la démocratie. De nombreux chercheurs décrivent cette évolution depuis vingt ans, et nombre d’enseignants rapportent chaque jour ce qu’ils entendent dans leurs classes… La question de ce qu’il faut faire est complexe, car il n’y a là ni délinquance, ni atteinte à l’ordre public. Certains musulmans souhaiteraient remplacer cet islam politique par un islam spirituel : je ne sais pas si cela peut attirer des jeunes de 20 ans qui ont envie d’action…

Propos recueillis par Anne-Bénédicte Hoffner

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