« Même en Europe, l’islam turc reste très tourné vers le pays d’origine »

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 7 Vues comments

ENTRETIEN Vendredi 8 juin, le gouvernement conservateur autrichien a annoncé la fermeture de sept mosquées financées par la Turquie et l’expulsion d’une soixantaine d’imams liés à l’Union islamique turque d’Autriche.

Docteur en sociologie de l’Ehess à Paris et chercheur dans le département d’anthropologie à l’université de KU Leuven (Belgique), Erkan Toguslu explique les évolutions de l’islam turc en Europe et les tensions actuelles.

La Croix : Les fermetures de mosquées annoncées le 8 juin par l’Autriche font suite à une polémique née de la reconstitution, dans l’une des principales mosquées de Vienne, d’une bataille emblématique de l’histoire ottomane, celle de Gallipoli en 1915, jouée par des enfants habillés en soldats. Ce mélange des genres est-il exceptionnel ou fréquent au contraire dans les mosquées turques ?

Erkan Toguslu : La période ottomane est très en vogue aujourd’hui chez une grande partie de la population turque, en particulier les religieux et les conservateurs. L’Empire ottoman, qui a contrôlé une grande partie de l’Europe du Sud-Est et d’Europe centrale et a fait à deux reprises le siège de Vienne, est vu comme une sorte de société idéale, un État fort, protecteur de sa population et donc de sa diaspora… Cette image positive est entretenue par tout un discours nationaliste, véhiculé à la fois par les politiques – l’AKP, le parti du président Erdogan au premier chef – mais aussi par les médias. Chaque chaîne de télévision a sa série costumée qui contribue à alimenter le rêve ottoman.

Je suis convaincu que beaucoup de Turcs ne comprennent pas la décision du gouvernement autrichien et ne voient pas le problème de faire jouer une guerre entre Ottomans et Autrichiens à des petits Turcs vivant à Vienne ! Peut-être certains responsables religieux sont-ils réticents, mais en raison de leur âge et de leur milieu d’origine, ils sont généralement plutôt séduits par ce discours.

Quel est le rôle de l’AKP dans la diffusion de ce discours nationaliste, y compris dans les mosquées turques en Europe ?

E.K. : Ce discours est antérieur à l’arrivée au pouvoir du parti du président Erdogan en 2007 : tous les anciens gouvernements ont utilisé les mosquées pour mobiliser la diaspora à leur profit. Mais il est vrai que Recep Tayyip Erdogan l’utilise avec un talent particulier, en le structurant toujours autour de l’opposition entre « eux et nous » : selon le contexte (processus de paix avec les Kurdes, candidature à l’adhésion à l’Union européenne…), le « eux » change, mais l’opposition demeure, fonctionnant comme un puissant ressort de mobilisation. Le président turc est avant tout un islamiste populiste et un vrai animal politique.

LIRE : En France, l’islam turc cultive sa spécificité

Le paradoxe est qu’ici en Belgique, mais c’est vrai ailleurs, la communauté turque apparaît plutôt « intégrée », ou au moins silencieuse et respectueuse, mais seulement parce qu’elle ne pose pas de problèmes « visibles ». En réalité, elle reste très tournée vers le pays d’origine : les imams prêchent et parlent en turc, les fidèles suivent l’actualité turque, fréquentent les restaurants turcs… Les mosquées sont totalement contrôlées par le Ditib, qui est le prolongement à l’étranger de la puissante Dyanet, la Présidence des affaires religieuses placée directement sous l’autorité du premier ministre.

La jeune génération turque de la diaspora prend-t-elle ses distances avec ce modèle ? Le discours sur « l’islam de France » ou d’Europe a-t-il une prise à l’intérieur de la communauté turque ?

E.K. : Peu, sauf peut-être chez une partie de la jeunesse diplômée et qui travaille et qui se lasse un peu de cette mentalité, de ce jargon, etc. Certains jeunes Turcs fréquentent d’ailleurs des mosquées où l’imam prêche en français, mais c’est rare.

Au sein de la Dyanet, certains responsables se rendent compte que ce discours nationaliste ne peut que brouiller l’image des Turcs en Europe, qu’il les radicalise non pas religieusement – peu de Turcs ont basculé dans le djihadisme – mais plutôt ethniquement. Mais la majorité des politiques continuent à vouloir utiliser la diaspora comme la « main » de la Turquie en Europe, une main puissante puisqu’on estime à 3 à 4 millions le nombre des Turcs vivant en Allemagne…

Non seulement l’idée selon laquelle les Turcs qui vivent en France, en Belgique ou en Autriche doivent faire un effort pour découvrir la culture locale et pratiquer un islam adapté au contexte local ne prend pas. Mais via le Ditib et donc les ambassades, les mosquées turques restent toujours sous un contrôle très étroit.

LIRE AUSSI : Ahmet Ogras, un militant franco-turc à la tête du CFCM

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

Et aussi


Commentaires