Le mouvement des Gilets jaunes et la doctrine sociale de l’Église

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 10 Vues comments

Une chose me frappe dans la crise des Gilets jaunes. On parle d’un « mouvement populaire ». Ceux qui y participent disent : « C’est nous le peuple. » Ils expriment aussi leur ras-le-bol d’être cantonnés dans les marges de l’histoire, de faire partie non pas du centre, de l’élite, mais des « périphéries ». Or ce vocabulaire est aussi celui du pape François. J’ose ce rapprochement, parce qu’il nous oblige à opérer un discernement sur ce qui est en train de se jouer, et face à quoi les responsables politiques semblent bien démunis.

Faire face à « l’absurde social »

Une lecture récente m’a aidé à voir un peu plus clair. Il s’agit d’un article de Juan Carlos Scannone, dans le dernier dossier de la revue Transversalités de l’Institut catholique de Paris consacré à la violence (1). Dans cet article – dense et parfois très technique, le jésuite argentin se demande s’il existe une réponse et une responsabilité spécifiquement chrétienne à la violence socio-politique actuelle. Une violence qui surgit chaque fois que « le pouvoir – politique, économique, social, culturel, religieux –, au lieu d’être employé pour le service et le bien commun, le soit pour violer la dignité et la liberté d’autrui, l’équité (…) et la justice interpersonnelle et sociale, à tous les niveaux, du plan familial et local, jusqu’au plan mondial ».

Comment faire face à ce que théologien nomme « l’absurde social » ? quels sont « les germes d’un avenir plus humain », s’interroge-t-il ? Il se réfère au pape François qui « a perçu un phénomène émergent nouveau : les mouvements populaires, constitués de groupes et de réseaux de différents continents, métiers, peuples, cultures, religions. Ils sont constitués mais dépourvus d’un ou des trois ’T’ : terre, toit, travail. Les considérer comme un signe actuel des temps est l’autre visage de l’option préférentielle pour les pauvres, non plus seulement en tant que destinataires mais comme sujets collectifs actifs de la libération humaine intégrale ’de tous les hommes et de tout l’homme’. » Le pape François entrevoit dans ceux qu’il appelle « protagonistes », « faiseurs d’histoire et poètes « comme des acteurs qualifiés d’un autre ordre mondial réellement possible », écrit J. C. Scannone.

Une alliance entre le social et le politique

Le théologien poursuit  : « Leur force historique repose sur leur coordination sous forme de réseaux mondiaux avec un rôle prophétique comme l’était celui des syndicats au moment de leur apparition à l’ère industrielle et du paupérisme, et de leurs luttes au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, mais plus seulement sur un plan national, comme alors, mais mondial.» Mais pour être efficaces historiquement, de tels mouvements issus de la société civile ont probablement besoin d’une « alliance » avec la société civile, souligne-t-il. C’est ce que semble indiquer l’histoire des luttes pour les droits civiques aux États-Unis, celles de Solidarnosc en Pologne, ou celles qui ont conduit au renversement de Marcos aux Philippines. C’est cette même alliance entre le social et le politique qui est à l’origine de l’économie sociale de marché, dans les pays rhénans. C’est le résultat d’un compromis où travailleurs et employeurs sortent gagnants. Un modèle hélas, « que la mondialisation mit ensuite en échec », déplore le théologien.

Sur le plan politique, c’est encore un même genre d’alliance entre différentes idéologies (libérale, sociale-démocrate, démocrate-chrétienne) qui a permis la réalisation de politiques de consensus et la formation de l’état social du droit. Un état social, hélas « également subordonné aujourd’hui à la mondialisation économique et au pouvoir des multinationales ».

Résoudre le conflit par le dialogue

Dans cette nouvelle situation historique, de quelle alliance avons-nous besoin  ? « De l’alliance des mouvements populaires avec ceux qui, sur le marché et dans les États cherchent leurs intérêts, mais de façon intelligente, avant que des catastrophes naturelles ne s’intensifient progressivement – dues par exemple au changement climatique – ou que ne s’aggravent des problématiques sociales, comme l’est celle du déplacement forcé de milliers de réfugiés ou de migrants. L’intérêt intelligent devrait s’allier avec la bonne volonté et le service du bien commun, face à la menace réelle de tout perdre. »

La perspective n’est-elle pas un peu idyllique ? C’est alors que Scannone rappelle un des quatre grands principes du pape François  : « l’unité prévaut sur le conflit ». Le théologien en dit la force et l’exigence. Il s’agit de résoudre le conflit en le supportant quand souvent on cherche à l’éviter ou on s’en sent prisonnier.

Une médiation pascale

La résolution du conflit suppose une médiation, et celle-ci est de nature « pascale »  : « La condition est de mourir à soi en n’absolutisant pas sa propre position, comme ci-celle-ci épuisait la vérité ou la réalité, ni en diabolisant l’opinion contraire, comme si elle n’avait rien à apporter », écrit le théologien jésuite. Et ceci passe par le dialogue, aussi difficile et couteux soit-il, « car il s’agit de supporter le conflit, en renonçant chacun à la ’fétichisation’ idéologique de sa propre position, afin de reconnaître la vérité partielle de l’adversaire car ’même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter quine doit pas être perdu’ (Evangelii gaudium, 236). »

Mais il faut aussi aller au-delà de la résolution du conflit. Il faut aussi « le transformer en un maillon du nouveau processus » (EG, n° 227). « Pour le bien de tous, même des adversaires en opposition », précise Scannone.

Une raison froide, sans affect

Ce texte nous invite à prendre au sérieux les revendications qui s’expriment dans la rue en ce moment. Le mouvement des gilets jaunes est à examiner comme un signe des temps qui appelle à un discernement à la lumière de l’Évangile. Le texte de J. C. Scannone nous donne quelques indications en ce sens, même si en l’état actuel on ne peut parler de « mouvement populaire » au sens où l’entend le pape François. Mais l’exaspération qu’il exprime mérite d’être entendue. Une des raisons de la crise actuelle tient peut-être à ce que le pouvoir a cru pouvoir surmonter le conflit sans chercher à la résoudre, sans prendre au sérieux la vérité exprimée par les manifestants, assuré d’avoir raison – mais une raison froide, sans affect, peu sensible à la fragilité des personnes et du monde, incapable d’offrir un horizon de sens….

C’est aussi une conception du monde et de l’autorité qui s’exprime à travers la manière dont le pouvoir a géré la crise jusqu’ici : un monde autoréférencé, conduisant les affaires sans jamais se remettre en question, tout en contribuant à renforcer « l’absurdité sociale ». A cette vision d’un monde centré sur lui-même – celle du monde libéral, qui a bien du mal avec la biodiversité qu’elle soit environnementale, culturelle, entrepreneuriale -, le pape oppose le polyèdre qui n’uniformise pas les diversités, ni le les abroge, mais au contraire les incorpore dans une unité supérieure qui les respecte « dans la validité de leur idiosyncrasie » (cf. EG 236). D’où l’importance de ne jamais mépriser ce qui se passe dans les marges, les périphéries, de ne jamais tenir pour anodine telle ou telle initiative.

Les grandes causes de la justice

Dans le même temps, le texte de Scannone fait comprendre que le mouvement n’a pas d’avenir sans instauration d’un dialogue avec les responsables politiques, auxquels ceux-ci doivent aussi consentir. Se pose aussi la question de ce qui va se passer par la suite  : le mouvement des Gilets jaunes peut-il devenir le point de départ d’un mouvement plus large, capable d’embrasser les grandes causes de la justice tant au niveau national que mondial  ? Saura-t-il être le premier pas vers l’élaboration d’un consensus fondamental sur les problèmes les plus importants de nos sociétés, au-delà de revendications portant sur le pouvoir d’achat  ? A l’évidence, au moment où j’écris, les conditions qui permettraient d’avancer dans ce sens ne sont pas encore réunies. Mais l’avenir n’est pas écrit. Laissons donc du temps au temps

(1) Juan Carlos Scannone, « Violence socio-politique, communauté chrétienne et libération », Transversalités, octobre-décembre 2018, n° 147, p. 65-80.

Dominique Greiner

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