Le message du cardinal Vingt-Trois à l’Église de France

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 17 Vues comments


23« Ne soyez pas une Église des purs ! » Alors qu’il s’apprête à quitte sa charge, Mgr André Vingt-Trois avec sa manière qui lui est propre, par petites touches subtiles, multiplie les messages à l’encontre de ses successeurs. Une sorte de testament, au fil des homélies et discours, qui est le constat lucide sur le catholicisme français de la part de celui qui en fut pourtant l’un de ses plus hauts responsables, depuis son arrivée à l’archevêché de Paris, en 2005.

Après Lustiger ou Decourtray

Ordonné en 1969, soit un an après Mai 68, André Vingt-Trois fait partie de la dernière génération « heureuse » de prêtres, celle qui remplissait les immenses séminaires, grosse de personnalités brillantes, originales, prêtes à changer l’Église dans la foulée du concile Vatican II. En revanche, comme évêque, la charge sera rude : sécularisation, hémorragie des vocations, départ de nombreux prêtres, remise en cause des fondements anthropologiques du christianisme, qui se voit progressivement effacé de la société… Les prélats qui ont précédé Mgr Vingt-Trois, les Lustiger, Decourtray, ont considéré ce mouvement de sécularisation comme une sorte de défi que l’Église catholique devait relever, et s’en sont tirés par de subtiles analyses. Mgr Vingt-Trois et ses homologues n’auront plus le temps de l’analyse. Ils seront condamnés à s’épuiser à boucher les trous de plus en plus béants par des rustines de moins en moins solides, sans pouvoir remettre en cause la structure ecclésiale elle-même.

La minorité créative de Benoît XVI

De cette Église ainsi ballottée, Mgr André Vingt-Trois a vu le meilleur, et il le sait. À Paris, les prêtres manquent moins. Les paroisses sont proches. Et l’Église peut compter sur une communauté de laïcs hyperformés, hypercultivés, qui, des Bernardins à KTO, en passant par la fondation Notre Dame, et l’animation de grandes journées de présence dans la rue, multiplie des initiatives originales de présence dans la société par des réseaux bien rodés, que ce soit dans le monde économique, politique ou social. Vue des autres pays d’Europe, l’Église de Paris est en cela extrêmement dynamique. Elle correspond à cette « minorité créative », théorisée en son temps par Benoît XVI, qui voyait là le salut de l’Église dans une Europe déchristianisée. Elle force le respect et l’admiration par le degré d’investissement des laïcs qui la compose.

Du christianisme du peuple au christianisme des individus

Oui, mais cela ne suffit pas. Ce grand dynamisme d’une petite minorité montre ses limites, et c’est bien ce que le « futur ancien » archevêque de Paris souligne. À Paris, mais aussi ailleurs en France, l’énergie des institutions se trouve ainsi au service de cette minorité, « ultra-catholique », c’est-à-dire ultra-engagée, très investie dans les structures, demandeuse de formation, d’encadrement, pour elle et ses enfants. Se dessine ainsi une religion de minorité plutôt aisée, une communauté qui reste souvent dans l’entre-soi, ayant de ce fait une tendance toujours plus grande à se sentir en dehors du reste de la société, Église de justes dans un monde qui ne le serait pas. Comme l’a dit Mgr Vingt-Trois à Lourdes, le 7 novembre dernier, dans une vigoureuse homélie, « est-ce que, poussés par les statistiques, nous ne nourrissons pas inconsciemment une théorie satisfaisante du petit nombre des convaincus face au grand nombre des hésitants ? Notre christianisme ne perd-il pas peu à peu de son enracinement dans le grand nombre, avec tout ce qu’il peut y avoir d’incertain, d’imprécis et d’inégal dans l’adhésion personnelle de chacun ? ».

Et de conclure, par cette mise en garde sévère : « Est-ce que nous ne passons pas du christianisme du peuple au christianisme des individus très soigneusement étiquetés, mesurés, vérifiés ? Mais si peu nombreux ! Cette Église ne risque-t-elle pas de devenir une Église des purs dont on s’apercevra peut-être un jour qu’ils n’étaient pas si purs que leur piété le laissait penser ? ». Une Église qui à force de se polariser sur quelques individus en oublierait le peuple ? Parfois, Mgr Vingt-Trois fait du pape François… sans en avoir l’air.

Pour aller plus loin

Isabelle de Gaulmyn

Commentaires