« En citant ce hadith sur les juifs, l’imam de Toulouse n’a hélas rien dit d’inhabituel »

Religions

par Nouvel Ordre Mondial 38 Vues comments

ENTRETIEN Hicham Abdel Gawad est doctorant en sciences des religions à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, et auteur de Les questions que se posent les jeunes sur l’islam. Itinéraire d’un prof (La Boîte à Pandore, 2016).

Il revient sur la manière dont le recteur de la Grande mosquée de Paris a condamné les propos controversés d’un imam de Toulouse sur « le combat final entre juifs et musulmans ».

Mosquée Empalot, à Toulouse, le 23 juin 2018.
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Mosquée Empalot, à Toulouse, le 23 juin 2018. / Xavier De Fenoyl/ MaxPPP

La Croix : Le 12 juillet, le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur a condamné les propos d’un imam de Toulouse sur « le combat final entre juifs et musulmans » tenus dans un prêche de décembre 2017. Il dit aussi que ces propos sont « relatifs à un hadith rapporté par un auteur traditionniste (Abou Horaira) lui-même rejeté par la dynastie musulmane des Omeyyades » et « qui n’avait pas lieu d’être exhumé de son oubli ». Qu’est-ce qu’un hadith ?

Hicham Abdel Gawad : Un hadith est une parole, un fait, un geste ou parfois un silence prêté au prophète Mohammed. C’est une littérature secondaire par rapport au Coran dans la tradition musulmane, et qui a pris son essor à partir du IXe siècle : les hadiths (regroupés au sein de la Sunna) ont permis de régler de nombreux conflits entre juristes musulmans, sur des points non réglés par le Coran, parfois même en contradiction avec lui.

Progressivement, ce qui n’était qu’une source secondaire de la révélation a pris de plus en plus d’importance : contrairement au Coran, qui est très peu situé, les hadiths sont des récits très vivants, plein de détails qui rendent la parole ou le geste de Mohammed concrets. L’imagination se met en marche facilement et les fidèles ont facilement l’impression d’avoir le prophète devant eux… Même si certains avis qui en découlent sont farfelus, personne n’ose les remettre en question. Moi-même quand j’avais 17-18 ans, je lisais davantage les hadiths, plus faciles à lire et à comprendre, que le Coran.

Le hadith cité par l’imam de Toulouse est-il vraiment tombé dans « l’oubli » ?

H.A.G. : Non, pas du tout, il figure en plusieurs versions chez Bukhari et Muslim (1), deux ouvrages majeurs du sunnisme, et dans un ouvrage largement diffusé, Le jardin des vertueux (2), une compilation de versets du Coran et de hadiths classés par thèmes. Cette idée d’une bataille finale entre juifs et musulmans est très répandue dans la littérature apocalyptique actuelle : elle est présentée comme l’un des signes de la fin des temps et est immanquablement associée, dans l’esprit de certains fidèles, au conflit israélo-palestinien.

Cet imam n’a rien dit d’inhabituel par rapport au discours majoritaire véhiculé depuis trente ans dans les mosquées : si l’on devait faire un procès à tous les imams qui citent ce hadith, ou d’autres du même type, nous n’aurions pas fini ! Ce qui me choque, c’est l’hypocrisie dans l’argumentation de ceux qui le défendent : ils ne peuvent pas feindre d’ignorer que ces textes sont archi-connus et que les fidèles font le lien avec les violences entre Israéliens et Palestiniens.

Trouve-t-on des formules antisémites dans certains prêches musulmans ?

Quel sens les imams donnent-ils généralement à ce « combat entre juifs et musulmans » dans leur prédication ?

H.A.G. : Dans la littérature musulmane, il s’agit d’un des signes qui permettront de reconnaître l’imminence de la fin des temps, avec aussi l’apparition d’un « feu au Yémen » et d’une « fumée qui fera souffrir les mécréants »… La guerre au Yémen ou l’éruption du volcan islandais, Eyjafjallajökull, en avril 2010, qui empêchait les avions de décoller en Europe sont donc interprétées par de nombreux musulmans comme des signes avant-coureurs. « Combattre les juifs » devient alors le moyen de faire advenir la prophétie.

Qui est Abou Hourayra, censé avoir « rapporté » ce hadith et est-il exact qu’il est contesté ?

H.A.G. : Selon la tradition, c’est un compagnon du prophète, mais c’est surtout un « rapporteur » majeur de hadith reconnu par les sunnites : en moins de quatre ans, il en aurait rapporté plus de 4 000, soit beaucoup plus que d’autres réputés l’avoir davantage côtoyé… Ce qui semble pour le moins étonnant.

Pour autant, seuls les musulmans qui adoptent la démarche historico-critique relativisent l’autorité de ses écrits. Pour ma part, je pense qu’Abou Hourayra cache en réalité plusieurs auteurs et qu’il signale plutôt la provenance de ces traditions : Damas. Un certain nombre de ses hadiths sont des récits islamisés des Évangiles ou de l’Évangile apocryphe de Thomas. J’aimerais que davantage d’imams étudient l’histoire de cette époque et soient en mesure d’affirmer qu’il n’est plus possible, aujourd’hui, de faire toute confiance à cet auteur. Si certains d’entre eux acceptent de mettre des lunettes historiques pour critiquer tel ou tel de ses récits, je dis « Bravo, mais allez au bout de la démarche et portez un regard critique sur tous les autres ! »

Vis-à-vis des hadiths, deux écueils sont à éviter : celui de considérer que tous les épisodes rapportés ont été inventés ; et celui d’affirmer que tout s’est passé comme les hadiths le racontent. Il faut la même prudence que lorsque l’historien se penche sur les Évangiles… Or ce travail n’a pas été fait avec la Sunna. Tant qu’il ne sera pas fait, nous continuerons à avoir ce genre de problèmes avec des propos sur « les juifs », « les chrétiens », les « koufar » (mécréants), les « musulmans hypocrites », les « apostats » etc, etc : toutes les attaques contre eux sont basées sur des textes de la tradition musulmane qui continuent à être pris au sérieux par une grande partie des musulmans.

Rachid Benzine : « L’urgence n’est pas d’expurger le Coran mais d’en faire une lecture critique »

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

(1) Sahih al-Bukhari, Livre 61, hadith n° 100  ; Livre 56, hadith n° 138  ;Livre 56, hadith n° 139

Sahih Muslim, Livre 54, hadith n° 101 ; n° 103  ; n° 104 et n° 105

(2) Riyad as-Salihin (Le jardin des vertueux), hadith n° 1820, p. 500 de l’édition du 18 novembre 2006. Signalé comme « Unanimement Reconnu Authentique »

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