Aquarius : l’Europe n’arrive pas à s’entendre sur les migrants

Europe

par Nouvel Ordre Mondial 49 Vues comments

DÉCRYPTAGE L’arrivée au large de l’Italie de l’Aquarius avec 629 migrants à son bord a créé une onde de choc obligeant les pays européens à se positionner face à ce nouveau flux.

La France et l’Allemagne entendent proposer une nouvelle politique migratoire, fragilisée par les divisions internes à Berlin.

Un front du refus mené par l’Italie entend ne plus avoir à porter seul le fardeau des migrants.

► Que fait l’Union européenne pour accueillir et canaliser les migrants ?

Après l’échec de l’instauration de quotas de migrants par pays en 2015, les 28 pays membres de l’Union européenne (UE) s’efforcent désormais de réduire autant que possible l’arrivée de migrants sur leurs côtes. Selon le Haut commissariat aux réfugiés, 37 000 migrants sont arrivés par la Méditerranée du 1er janvier au 13 juin 2018, alors qu’ils étaient 84 000 à la même époque en 2017. L’UE finance un certain nombre de pays afin qu’ils renforcent leur politique migratoire.

En échange de plusieurs centaines de millions d’euros, le Niger renforce ses contrôles sur la route d’Agadez, voie de passage privilégiée pour les migrants d’Afrique de l’ouest. La Libye reçoit plusieurs dizaines de millions d’euros de l’UE pour former les garde-côtes libyens à la lutte contre les passeurs.

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La Turquie accepte, quant à elle, de recevoir les migrants irréguliers refoulés de Grèce en échange d’un versement de 750 millions d’euros depuis 2016. Le mécanisme « Syrien contre Syrien » prévoit que pour chaque Syrien renvoyé en Turquie, un autre Syrien réfugié en Turquie est envoyé en Europe à travers un corridor humanitaire. Des accords migratoires avec le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal et l’Éthiopie conditionnent également l’aide au développement versée par l’UE et les relations commerciales au retour des migrants arrivés en Europe.

En dehors du cadre commun, la France, l’Autriche, le Danemark, la Suède et la Norvège ont rétabli temporairement les contrôles à leurs frontières grâce à une disposition des accords de Schengen. Par ailleurs, le règlement Dublin oblige les migrants à déposer leur dossier dans le premier pays européen d’arrivée.

► Que propose l’Union européenne ?

La Commission européenne a annoncé, mardi 12 juin, ses propositions pour la gestion des flux migratoires, tentant de sauver une politique commune à l’heure où chacun semble prendre ses propres mesures. Elle a entre autres proposé de passer le budget de l’Union pour la crise migratoire et la sécurisation des frontières à 34,9 milliards d’euros, soit de le tripler, dans le prochain cadre financier pluriannuel (2021-2027). Ce choix serait justifié par les « défis accrus qui se posent en matière de migration et de sécurité », selon la Commission. Environ 60 % de cet argent devrait aller à la gestion des frontières. L’agence européenne de défense des frontières Frontex devrait passer de 1 500 à 10 000 gardes-frontières.

Ce renforcement, déjà proposé par Emmanuel Macron à la Sorbonne en septembre dernier, semble faire l’unanimité auprès des dirigeants européens aujourd’hui. Un fonds pour la gestion intégrée des frontières (FGIF), doté de 9,3 milliards d’euros, a également été proposé par la Commission. Il doit pouvoir, en plus de répondre aux situations de crise, financer de nouveaux équipements pour la surveillance des frontières comme des laboratoires mobiles d’analyse d’échantillons, des scanners, des systèmes de reconnaissance automatique de plaque d’immatriculation ou encore des chiens renifleurs.

Enfin, la Commission a proposé que les 10,4 milliards d’euros alloués à la gestion des migrations soient gérés par le Fonds asile, migration et intégration (Fami). Ces mesures auront besoin de l’aval des 27 chefs d’État lors du prochain Conseil européen, les 28 et 29 juin prochain.

► Le front franco-allemand est-il fragilisé ?

Le 3 juin dernier, Angela Merkel avait fait un pas vers Emmanuel Macron et ses propositions pour une politique migratoire européenne. Le président français et la chancelière allemande s’étaient mis d’accord pour harmoniser les procédures de demande de droit d’asile au sein de l’UE, en créant une agence européenne des migrations, et souhaitaient renforcer l’agence Frontex pour la transformer en véritable police des frontières. Propositions qu’ils devaient présenter au prochain sommet européen, les 28 et 29 juin. Las, cette politique commune, défendue par la France et l’Allemagne, semble aujourd’hui fragilisée par les vieux démons d’Angela Merkel (CDU). La chancelière est de nouveau engagée dans une épreuve de force avec son ministre de l’intérieur, Horst Seehofer (CSU).

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Dans son « plan général pour les migrations », qu’il devait à l’origine présenter mardi, le ministre voulait reconduire à la frontière allemande les migrants déjà inscrits dans un autre pays de l’UE, bien loin de l’idée d’Angela Merkel de « régler le problème des migrations à l’échelle européenne ». En 2015 déjà, la question des migrants avait éloigné la CDU de sa sœur bavaroise CSU, avant que les deux ne se réconcilient pour les élections législatives de 2017. Mais cette fois-ci, la CSU exclut tout compromis. Depuis le veto de la chancelière au projet lundi, la colère monte dans les rangs de la majorité, y compris au sein de la CDU. Lors d’une réunion du groupe parlementaire CDU-CSU mardi soir, onze députés ont soutenu le plan de Horst Seehofer et deux sont restés neutres. À l’échelle européenne aussi, le ministre de l’intérieur trouve de plus en plus de soutien. Le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, a affirmé lors de sa visite hier à Berlin qu’un « axe » entre les ministres de l’intérieur autrichien, italien et allemand s’était formé.

► En refusant les migrants de l’« Aquarius », que cherche l’Italie ?

Le gouvernement italien a jeté un pavé dans la mare en refusant d’accueillir l’Aquarius. Si les États ne sont pas forcés d’accepter un navire de sauvetage, ils sont en revanche tenus de trouver une solution humaine, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Par chance, le gouvernement espagnol a annoncé mardi qu’il accueillerait l’Aquarius dans le port de Valence vers lequel le navire et ses 629 migrants font actuellement route.

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En refusant de les prendre en charge, le gouvernement italien signale de cette façon à ses partenaires européens son intention de réduire le nombre de migrants dans son pays. Le ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini, annonçait dans un centre d’accueil sicilien dimanche 3 juin que « son objectif n’est pas de les déplacer en Europe, mais de réduire les départs ». Il pourrait cependant se satisfaire d’une meilleure répartition des migrants. Remerciant l’Espagne pour son « acte de solidarité », le chef de la Ligue, parti d’extrême droite, enjoint à Emmanuel Macron de « donner un signal de générosité ». Matteo Salvini mène le front du refus. Il revendique Viktor Orban comme « modèle », fait alliance avec le vice-chancelier d’extrême droite, Heinz-Christian Strache, dont le soutien est indispensable à l’actuel gouvernement autrichien. Alors que l’Autriche et le Danemark veulent ouvrir des camps de réfugiés en Albanie et au Kosovo, l’italien pourrait s’appuyer sur ces pays pour revendiquer un durcissement de la politique migratoire européenne, lors du sommet européen à Bruxelles.

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Rien ne va plus entre la France et l’Italie

Dénonçant la « part de cynisme et d’irresponsabilité du gouvernement italien » après le refus d’accueillir l’Aquarius, Emmanuel Macron s’est attiré les critiques de l’exécutif italien. Le tout nouveau premier ministre, Giuseppe Conte, a réagi dans la foulée mardi expliquant que « l’Italie ne peut accepter de leçons hypocrites de pays ayant préféré tourner la tête en matière d’immigration ».

Le ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini, fait planer la menace d’une annulation de la rencontre prévue demain à Paris entre Emmanuel Macron et le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte. « Si les excuses officielles n’arrivent pas, le premier ministre Conte fera une bonne chose en n’allant pas en France », a déclaré le ministre d’extrême droite.

Le ministre italien de l’économie, Giovanni Tria, a quant à lui annulé sa rencontre avec Bruno Le Maire qui devait avoir lieu mercredi 13 juin à Paris.

Charles-Albert Bareth et Raphaël Hasenknopf

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